Un beau jour je me suis saisi d'une question intense : pourquoi j'aime le rail ? Quel est le "moteur" fondamental de cette passion pour un produit sidérurgique banal. Le rail aurait-il une âme ? Oui, s'exclamera le taupier dans un réflexe professionnel... mais ce n'est pas celle-là dont il est question.
Après une bonne séance d'auto-bilan, j'ai couché le résultat de mes reflexions sur la papier. Il y a quelques années, pensant que ce n'était pas trop bête, je l'avais proposé à quelques revues. "Trop décalé..." me répond-t-on chez Rail Passion, "N'intéressera pas les lecteurs..." me dit-on chez Connaissance du Rail... Bon... J'hésite à le proposer à "Voie Etroite", car ma démarche n'est pas du tout associative, et de plus il y a une illustration qui doit être impérativement en couleur. Quand à la "Vie du Rail"... je me dis que mon sujet est peu être un peu trop ferroviaire (!...).
Enfin bref, voici ma prose en ligne. On trouvera ça "nul" ou "génial", mais elle ne laissera probablement pas indifférent... Car le sujet n'a semble-t-il jamais été traité dans une publication quelconque.
DESTINATION AILLEURS
Le rail ! Mot magique si l'on veut bien s'extraire d'une conception purement sidérurgique. Evitons de nous coller le nez sur la simple barre de métal et d'en noter les spécifications techniques (pour une fois...). Evitons surtout de considérer sa longueur. Car le rail, finalement, ça n'a pas de longueur ; les vrais amoureux, ceux qui rêvent, le savent bien...
Placez-vous à un bout de rail, en prenant sa tranche. Pas un bout de rail abandonné, surtout pas, mais bien le bout d'un rail "vivant", relié au réseau... et à écartement normal, c'est important pour la suite. Voilà, vous y êtes, vous êtes vraiment à un "bout". Et maintenant, posez-vous la question : où est l'autre bout ?... Vaste question !...
Si vous lisez ces lignes, vous êtes un digne amoureux du rail, et vous devriez avoir déjà tout compris. Car l'amoureux du rail est toujours un peu poète. En tant que tel, vous faites courir votre imagination le long du rail, pile sur la surface de roulement. Ainsi la voilà, cette imagination, qui quitte le petit dépôt de campagne, ou bien l'énorme faisceau de triage, peu importe, et elle court... Vers où ? Mais l'autre bout ! Et c'est là que la magie opère !
Le rail a-t-il un bout à l'autre bout du bout, demanderait, inquiet, Raymond Devos. Car un bout sans "autre bout", quel casse-tête (ou merveille !) pour le rêveur ! Autre chose est de se dire qu'au gré des aiguilleurs, l'autre bout est une voie en impasse dans le Massif Central, ou quelque part dans la neige en Suède, ou au pied d'un château en Ecosse (merci Eurotunnel), ou écrasé de soleil en Grèce, ou même dans les jardins du Vatican (mais si !). Et s'il n'y avait les Russes, on serait allé en Chine lorgner le Japon.
Deviner quel est le bout du rail n'est pas de tout repos. Tant de probabilités variant à chaque manipulation d'un appareil de voie... Et puis il y a les imprévus : derrière un signal fermé, l'autre bout de rail peut être suspendu, à cause d'un pont tournant ouvert, à l'aplomb d'un canal ; ou bien, plus bêtement, le voyage finit à peine commencé, parce que, ô déception, le hasard des aiguilles vous a emmené simplement à l'autre bout de la gare...
Internet ! Internet ! Nous clame le monde agenouillé devant cette toile ectoplasmique en mutation permanente. Elle est bien bonne : le rail en fait autant, sauf que "chez nous" c'est du solide, du costaud, bug ou pas bug !
Magie du rail, qui pris par un bout ne livre rien de l'autre, et nous invite, que nous en soyons conscients ou pas, à tous les voyages. Mieux que l'avion et le bateaux aux supports fluides, et mieux que l'automobile qui ne fait plus rêver personne. Le rail, lui, n'est pas seulement une invitation au voyage. Il est LE rail, et à cause de cela, il peut revendiquer la propriété d'être à la fois ici et ailleurs en même temps. Quiconque a pris le temps de poser son regard sur les rails d'une gare, en attendant un train, a forcément perçu, plus ou moins consciemment, cette particularité spécifique.
DEUX PERFECTIONS TRANSCENDENTALES
Mais il est un autre rail que celui qui se rend d'un point à un autre. Il y a en effet le "rail rectiligne". Celui qui symbolise la ligne sans fin. Puissant symbole qui dépasse l'homme, et qui ne trouve sa concrétisation que dansÉ le rail. Les géographes ont bien pu tracer des méridiens sur les cartes, il n'ont pas pu en tracer sur le sol. Les ingénieurs ont pu inventer le laser, il n'on pu le rendre préhensible. Seul le rail amène ce symbole dans le monde du concret : il est perceptible par la vue et le toucher et il émet des sons. Le rail d'acier est donc transcendée par le concept qu'il porte : première perfection.
Mais comme tout le monde le sait, ce qui a frappé dès les origines c'est la qualité du roulement. "Metal on Metal", se plaisait à jouer le groupe Kraftwerk au début des années 80, dans son excellent disque "Trans Europ Express", tout imprégné du bruit des aciéries allemandes de la Rhur. Mieux encore que la notion d'axe, c'est la notion de tangente qui frappe la raison : la roue et le rail ne se touchent théoriquement qu'en un point, au sens géométrique du terme. Il y a là aussi quelque chose qui touche à l'infini, et que les autres moyens de transport ne connaîtront jamais. Etonnant contact minimal de l'acier avec l'acier, qui permet à l'homme de déplacer quelques tonnes (à plat, évidemment) avec sa seule force... et d'être ainsi flatté par sa propre création. Ce contact, minimal malgré les dizaines de tonnes qui l'écrasent, a bien quelque chose de fascinant dans sa formidable contradiction (point de contact minimal contre masse lourde) : deuxième perfection.
Ligne droite infinie ! Tangente ! De la métaphysique, vous dis-je ! Et pas n'importe laquelle : les deux perfections évoquées sont celle d'un pûr vecteur mathématique, donc immatériel. Mais en même temps ce n'est pas une utopie désincarnée, mais bien une barre métallique à la robustesse imposante. Bien peu de choses, dans notre environnement, peut prétendre cumuler les qualité de l'immatériel et du matériel en même temps. Le rail, lui, le fait. Il y a de quoi être captivé...
LE RAIL ASPIRATEUR
Aspirateur ? Oui, mais pas au sens électro-ménager, voyons ! Nous l'avons vu, le rail nous offre une symbolique puissante, mais il est en même temps est une réalité dans notre vie. Il est donc logique que des perfections aussi proches et éloignées en même temps nous attirent.
D'ailleurs, les publicitaires (pas ceux d'aujourd'hui : ceux-là aiment le train comme ils aimeraient aussi bien un kilo de patates) l'avaient compris à une époque qui commence à être ancienne. Beaucoup se souviennent sans doute d'une affiche de la SNCF des années soixante-dix : dans la nuit luisent jusqu'à l'horizon des rails rectilignes dans lesquels se reflètent un beau feu vert. Idée géniale de publicitaire, qui nous suggère le champ libre vers l'horizon, dans la perfection de la vitesse. Voilà le rail dans toute sa splendeur et sa puissance évocatrice : ligne droite, lointain, vitesse, sécurité... un rêve, une fuite vers "ailleurs" !
Mais il n'y a pas d'invitation au voyage sans horizon. L'horizon, c'est tout de même quelque chose ! Ligne mythique que tous les poètes ont visé, elle symbolise à la fois l'inatteignable et en même temps un lointain bout du monde auquel ne succèderait que le néant ! Or voici que les publicitaires osèrent afficher le rail touchant cet horizon, et ainsi plus habile à viser l'infini que ne le fit la Tour de Babel. "Toujours plus loin" nous dit le rail ; "toujours plus haut" répond notre perception visuelle. Et personne n'y échappe, amoureux du rail ou simple passant devant l'affiche. Il fut un temps où les publicitaires avaient compris le train ...
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Voilà donc que le chemin de fer, ainsi présenté, nous offre une image qui captive l'oeil parce qu'elle captive l'intelligence, l'imaginaire, et des aspirations - je le redis - carrément métaphysiques ! Qu'on me permette ici d'aller plus loin que la publicité dont je parlais, à travers l'illustration ci-contre. Il n'y a qu'un rail parce qu'il 'agit du rail symbolique, il est une conduction parfaite vers l'horizon ; l'horizon est toujours aussi porteur d'un symbole solaire, donc de lumière ; le rail y plonge parce qu'il atteint toujours l'horizon ; et il suffisait d'ajouter une sortie de tunnel en premier plan pour forcer cet échappement vers un "ailleurs" vers lequel le rail nous emmène. Vision personnelle, certes. Mais qui s'appuie sur un inconscient collectif évident. LE FERROVIPHILE 1, UN METAPHYSICIEN ? Et alors ? Il n'y a pas de honte à faire de la métaphysique en l'ignorant, tel le bourgeois gentilhomme avec sa prose. Qui oserait dire que le passionné du rail n'est pas un perfectionniste, que son domaine soit le modélisme ou le chemin de fer touristique ? Les lignes droites ne sont jamais assez droites, les courbes jamais assez régulières, il y a toujours un joint de rail qui fait désordre, une bosse ou un creux dans le ballast, une lame d'aiguille qui ne colle pas parfaitement, etc. Voilà pour les principes fondamentaux (car le véritable amoureux du rail fondra aussi toujours, tel la glace au soleil, devant le plus cahotant des tortillards). Oui, s'il y a bien un perfectionniste dans le monde, c'est le passionné du rail. Idéaliste pathologique qui, s'il le pouvait, irait astiquer le dessous du rail. Il n'y a pas de doute, cet homme-là ne peut-être que sensible à tout ce qui hausse le rail non seulement au rang de solution universelle, mais mieux encore au rang de principe parfait. L'image d'un rail idéal qui entraîne l'homme à un horizon tout autant idéal aurait sans doute enchanté les anciens cheminots pétris de pensée saint-simonienne. Et tant pis pour les fausses interprétations, pour ceux qui croiraient y trouver des symboles ésotériques, ou l'expression d'une tentation mystique débridée. |
Peu importe. Je reste convaincu qu'il y a, caché au coeur de l'acier du rail, quelque chose qui atteint et saisit le ferroviphile dans le tréfond de son être. Cette chose, c'est le "principe". Il n'y a rien à comprendre d'autre.
Et si faire revivre un patrimoine ferroviaire est pour les hommes un loisir d'adultes, jeter en place publique l'idée d'une métaphysique du rail n'est pas autre chose non plus qu'une façon de s'amuser le plus sérieusement du monde. Alors, diront certains, il ne reste plus qu'à fonder la Secte des Adorateurs du Champignon d'Acier... Mille pardons ! répondrai-je alors : c'est déjà fait.
Alain Cassagnau
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1 : ferroviphile, comme colombophile, ou aquariophile... "qui aime". C'est le seul sens de ce suffixe qui a été dénaturé par une presse inculte et (l'inintervention de l'Académie Française). Je ne renie pas pour autant le terme de "ferrovipathe", qui est un stade agravé que je revendique aussi.